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En réponse à « Pour un réexamen de notre politique environnementale» La question des conséquences négatives des nitrates en excès dans l'environnement aurait nécessité un long développement. Je vais essayer de résumer la situation en m'appuyant sur l'exemple de la Bretagne et en situant parfois cet exemple dans le contexte national, dans celui de l'Europe et de l'Atlantique Nord.
On observera d'abord qu'il n'y a pas en France, de grand réseau hydrographique où la concentration moyenne en nitrates dépasse les 50 mg/l. Des concentrations plus élevées s'observent dans de petits ou moyens bassins versants où l'on observe jusqu'à 100 mg/l et parfois plus mais ces eaux sont le plus souvent diluées plus à l'aval par confluence avec des rivières moins chargées. Une seule région, la Bretagne s'approche de cette concentration moyenne de 50 mg/l. Aujourd'hui les flux spécifiques moyens interannuels sont en Bretagne de l'ordre de 3100 à 3600 kg de N par km2 et par an. Nous aurions avec une concentration moyenne de 50 mg/l des flux spécifiques très légèrement supérieurs (de l'ordre de 3770 kg de N par km2 et par an). Certaines années, ce seuil a été évidemment dépassé : en 1993, 1994, 1995, 1999, en 2000 et il est déjà dépassé en 2001. Il n'avait jamais été dépassé auparavant. En effet ces vingt dernières années le flux de nitrate augmente en moyenne chaque année de 10 à 15 000 tonnes de nitrates par an (la concentration augmentant entre 1 et 1,5 mg/l de nitrates). Quand aux nappes, on connaît malheureusement des concentrations qui atteignent et dépassent 200 mg/l. Certains bassins versants très chargés auraient - s'il n'y avait pas des phénomènes de régulation naturels qui sont appelés « abattement » - des concentrations qui dépasseraient les 400 mg/l. Les conséquences de ces concentrations et de ces flux de nitrates sont connues. Ils sont responsables avec le phosphore de l'eutrophisation des eaux douces (rivières et lacs) et des eaux estuariennes. Certains lacs - comme celui du barrage du Gouet - près de Saint-Brieuc sont le siège de multiples crises annuelles d'eutrophisation qui atteignent des niveaux tels que l'on ne peut plus pomper l'eau car les crépines des pompes se bouchent à cause du phytoplancton. On est obligé de traiter ces retenues avec des métaux lourds (sels de cuivre et zinc principalement) pour détruire le phytoplancton ! Parmi ce phytoplancton de nouvelles espèces sont apparues depuis quelques années comme les cyanophycées qui sont des espèces très problématiques car elles sécrètent des toxines.
En milieu marin, l'eutrophisation se caractérise par le développement des algues vertes par dizaines de milliers de tonnes qui pourrissent ensuite pendant l'été sur certaines plages. L'eutrophisation se caractérise aussi par un développement anarchique du phytoplancton marin (des blooms considérables de diatomées). Les apports de N dans les estuaires atteignent de tels niveaux que les blooms phytoplanctoniques constitués de diatomées épuisent le stock de silice contenu dans l'eau de mer. Il en résulte que dans un deuxième temps les diatomées ne peuvent plus se développer et les blooms de diatomées sont alors relayés par des blooms principalement constitués d'espèces opportunistes : les dinoflagellés parmi lesquels se développent des dinoflagellés toxiques qui sécrètent des toxines qui sont à l'origine des interdictions de pêche, ramassage et commercialisation de coquillages que l'on observe de plus en plus fréquemment et pendant des périodes de plus en plus longues. Tous ces blooms phytoplantoniques sont connus aussi sous l'appellation « d'eaux colorées »: eaux brunes, rouges, vertes... Enfin, ces eutrophisations peuvent conduire à des anoxies généralisées des eaux marines avec mortalité en masse de la faune marine pélagique et benthique, comme cela s'est observé dans le Mor Braz (entre les Côtes Sud de la Bretagne, la presqu'île de Quiberon, Belle-Ile en Mer, Houat et Hoedic en 1984). Comme les concentrations et les flux en nitrates ne cessent de croître, tout cela nous fait craindre ce que certains appellent « Le Tchernobyl de l'eau ». Les chiffres que j'ai rappelés plus haut sont sans doute très abstraits pour beaucoup de personnes. Je vais essayer de faire saisir par quelques images l'amplitude du problème. On va supposer que le flux de nitrates observé en Bretagne (supérieurs aujourd'hui en données interannuelles à 100 000 tonnes de N soit plus de 440 000 tonnes de nitrates) soit régulièrement réparti sur l'année ; cela signifie qu'en moyenne le flux journalier serait de 1250 tonnes de nitrates par jour : il faut imaginer une noria de poids lourds (d'environ 40 tonnes) déversant leur cargaison quotidienne de 1250 tonnes de nitrates. On imaginera ensuite dans un deuxième temps les flux réels journaliers que l'on observe dans des épisodes de crues comme ceux qui ont été observés entre Octobre 2000 et Janvier 2001 et qui s'expriment en milliers de tonnes de nitrates.
Je reprendrai enfin une image que j'avais utilisée il y a quelques années - image qui avait été reprise dans un ouvrage d'un fonctionnaire européen de la Direction Générale de l'Environnement (Dictionnaire des idées reçues sur l'agriculture, sous la direction de Bertrand Delpeuch, Syros, 1993) - en comparant les flux de nitrates et l'échouage de l'Amoco Cadiz sur la Côte Nord de la Bretagne : les flux de nitrates sont aujourd'hui à peu près équivalents à deux minéraliers de 250 000 tonnes qui viendraient chaque année s'échouer sur les côtes de Bretagne.
Arrivés à ce point, il est peut-être utile de comparer les flux observés dans l'Atlantique Nord : ils sont en moyenne aux alentours de 500 à 600 kg de N par km2 et par an. Ceux des bassins versants de la Seine, du Rhin et de l'Elbe sont aux alentours de 1450 kg de N par km2 et par an, soit trois fois plus environ que la moyenne. Et ceux de Bretagne entre 3100 et 3600 kg de N par km2 et par an soit entre 6 et 7 fois au dessus de la moyenne. Je vous laisse imaginer les conséquences environnementales si les flux de tous les bassins versants de l'Atlantique Nord étaient au niveau de ceux de Bretagne, c'est-à-dire s'ils étaient consécutifs à une concentration en nitrates proches de 50 mg/l.
Il faut donc bien comprendre qu'en dehors des aspects de santé humaine, les régions où la concentration moyenne en nitrates est de l'ordre de 50 mg/l sont de graves points noirs environnementaux.
Pour atteindre une telle concentration de 50 mg/l de nitrate, il faut bien comprendre ensuite que cela résulte de conduites agronomiques totalement déraisonnables : compte tenu des mécanismes naturels de compensation qui existent dans les bassins versants et que l'on appelle habituellement « abattement », il faut bien comprendre qu'une telle concentration résulte d'un excès massif d'apport d'azote sur le sol. On va prendre l'exemple d'un bassin versant où la lame d'eau drainante annuelle serait de 400 mm (dans l'Ouest de la Bretagne) pour atteindre 50 mg/l de nitrates et en considérant un abattement de 50% il faut que le bilan en azote soit excédentaire de 90 kg de N par hectare, ce qui revient à dire que pour une culture de blé qui aurait un rendement de 100 quintaux à l'hectare (ce qui est pratiquement le potentiel pour les meilleurs sols de l'Ouest de la France) le sol aurait disposé de 340 kg au lieu des 250 kg de N nécessaires à cette culture.
Pour fixer les idées, il y avait en Bretagne dans les régions d'élevage porcin ou d'élevage de volailles hors-sol des communes qui atteignaient déjà en 1988 des excédents moyens de plus de 230 kg par hectare ! En douze ans, le nombre de communes dont l'excédent atteint plus de 200 kg à l'hectare a encore considérablement augmenté. L'excédent du bilan d'azote en Bretagne est sans doute aujourd'hui aux alentours de 150 ou 160 000 tonnes de N, soit en moyenne environ 90 kg par hectare cultivé.
Il faut bien comprendre enfin que lorsque l'on atteint de telles concentrations dans le réseau hydrographique, l'environnement est simultanément totalement perturbé par bien d'autres facteurs qui sont liés aux nitrates dans l'eau :
Toujours consécutivement aux bilans d'azote fortement excédentaires à cause des activités d'élevage il faut citer la volatilisation de l'ammoniac. En Bretagne, d'après l'IFEN (Institut Français de l'Environnement) la volatilisation de l'ammoniac est estimée à 140 000 tonnes par an. C'est la première région Française responsable des flux d'ammoniac dans l'atmosphère. Avec seulement un peu plus de 5% de la superficie du territoire Français, la Bretagne est responsable à elle seule d'environ 20% du flux annuel national. Bretagne et Pays de la Loire à eux seuls sont responsables du tiers de la volatilisation d'ammoniac au niveau national. Au niveau Européen et au niveau mondial, c'est l'un des points noirs peu nombreux bien identifiés. Une part de cet ammoniac retombe sur les sols à courte ou moyenne distance. Une autre part (de l'ordre de 50%) monte dans les plus hautes couches de l'atmosphère où il est oxydé en acide nitrique qui constitue l'une des sources des pluies acides.
Les phénomènes de dénitrification qui sont responsables d'une part des mécanismes d'abattement sont la cause quand à eux du départ dans l'atmosphère d'une masse d'oxydes d'azote qu'il est difficile aujourd'hui d'estimer.
Parallèlement, les déjections animales ont depuis plus de trente ans apporté des masses considérables de phosphore dans les sols. J'ai estimé, dans une communication pour le Conseil Scientifique de l'Environnement de la Région Bretagne, entre 8 et 14 millions de tonnes la quantité de phosphore (exprimé en P) stockée aujourd'hui dans les sols. Cette « montagne » de phosphore demandera plusieurs siècles pour être résorbée en supposant que brutalement on cesserait de continuer à l'accroître par de nouveaux apports. Je pense qu'il est inutile d'insister sur le rôle du phosphore dans les phénomènes d'eutrophisation des eaux douces et des eaux marines.
Enfin, il est utile de comprendre que tout cela est la résultante d'un cheptel qui représente l'équivalent d'une population de près de 60 millions d'habitants, c'est-à-dire l'équivalent de la totalité de la population Française concentrée sur 5 % du territoire national (alors que la population humaine de Bretagne n'est que de 3 millions d'habitants environ) qui serait non reliée à des installations de traitement des eaux et dont les déjections seraient épandues sur les sols.
Il faudrait aussi parler du stockage de métaux lourds dans les sols qui résulte de cette activité agricole qui est la cause de ces teneurs en nitrates. J'ai estimé dans un rapport récent le stock dans les sols de la région à environ 10 000 tonnes de cuivre métal et à 15 000 tonnes de zinc métal.
Vous comprendrez donc que quelques soient vos arguments d'ordre toxicologiques qui seront sans doute discutés par d'autres spécialistes, il est hors de question – au moins pour des raisons environnementales – de remettre en cause cette norme des 50 mg/l. Cette norme constitue un garde fou à ne pas dépasser. Bien plus, la bonne stratégie est de respecter la norme guide de 25 mg/l et dans bon nombre de bassins versants du programme BEP2 (Bretagne Eau Pure 2), c'est cette norme qui est fixée comme objectif à ne pas dépasser. C'est l'objectif qu'une région comme la Bretagne doit se fixer. Le jour où la concentration moyenne du réseau hydrographique breton aura atteint ce niveau, les flux annuels moyens seront encore de 56 500 tonnes de N, soit 250 000 tonnes de nitrates et le flux spécifique de près de 1885 kg de N par km2 et par an, ce qui sera encore entre 3 et 4 fois le flux spécifique moyen des bassins versants de l'Atlantique Nord. Enfin quand on ne dépasse plus cette norme guide des 25 mg/l même pendant les pics de concentration, on pourra alors considérer le problème comme enfin réglé.
Toutes les graves crises environnementales et de santé animale ou humaine que nous venons de traverser ou que nous traversons ne militent certainement pas pour relâcher la vigilance et je pense que vous admettrez avec moi qu'il est hors de question au moins pour des raisons environnementales de remettre en cause cette norme des 50 mg/l.
Peut-être dans votre attitude avez-vous eu le souhait de défendre une ou plusieurs catégories sociales - comme le monde agricole productiviste – qui sont explicitement en situation d'accusés dans cette affaire. Si c'est le cas, ce faisant, vous leur rendez un très mauvais service, car le diagnostic est fait depuis très longtemps, même si on l'affine chaque année davantage. On sait aussi aujourd'hui que le temps de réponse du milieu naturel à de véritables remèdes est bien plus court que le temps de réponse du monde politique. Une région comme la Bretagne est condamnée à régler ce problème. Les solutions seront certainement douloureuses, mais vous savez aussi que plus le remède est appliqué tardivement plus il est douloureux et plus il a un caractère chirurgical. Cela rappelle la crise sidérurgique dont le diagnostic avait été fait plus de dix ans avant que les remèdes soient pris. Et le temps de réponse du monde politique n'a eu comme seul effet que d'aggraver les conséquences de la crise.
Pierre Aurousseau, Professeur, membre du Conseil Scientifique de l'Environnement de la Région Bretagne, ex Vice-Président du Conseil Scientifique du Programme « Rade de Brest » membre du Conseil Scientifique du CEMAGREF de 1996 à 2000
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