Selon une source communautaire proche des discussions, les mises en garde répétées des Français ces dernières semaines contre le risque de voir l'agriculture européenne bradée à l'Organisation mondiale du commerce sont "grotesques". Elle déplore "l'attitude défensive de l'agriculture française". En France "certains sont prêts à utiliser n'importe quel argument pour empêcher un accord", dit une autre source européenne de haut rang sous couvert de l'anonymat. L'irritation à la Commission, qui négocie au nom de l'ensemble de l'Union européenne à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) sur la libéralisation des échanges mondiaux, est d'autant plus grande qu'à ses yeux un accord est pour la première fois à portée de main sur l'agriculture au moins. "Les grandes lignes d'un accord sont sur la table", a récemment indiqué le commissaire européen au Commerce, le très libéral Peter Mandelson, cible privilégiée des responsables Français, car soupçonné d'être prêt à sacrifier les intérêts agricoles de l'Europe sur l'autel du libre échange. Les tractations dites du cycle de Doha visent à libéraliser les échanges au bénéfice des pays en développement. Mais elles butent depuis des années principalement sur la question agricole. Les pays du Sud réclament une forte réduction des subventions et barrières douanières de l'UE et des Etats-Unis, qui en retour veulent un plus large accès de marchés industriels et de services des pays émergents. Or, sur l'agriculture "un accord est maintenant possible", souligne une source européenne, et sur des bases "meilleures que ce qu'on aura jamais". Les points de discorde encore en suspens portent en particulier sur les produits dits "sensibles", comme la viande bovine ou la volaille, que l'Europe veut pouvoir encore protéger par des barrières plus élevées face à des pays comme le Brésil ou l'Argentine. Mais la France, principale bénéficiaire de la Politique agricole commune (PAC), mène campagne depuis des semaines contre la tentation de brader les intérêts agricoles européens. En première ligne, elle est soutenue par d'autres puissances agricoles comme l'Allemagne ou l'Irlande. "Le compte n'y est pas" à l'OMC, a prévenu cette semaine la secrétaire d'Etat française au commerce extérieur Anne-Marie Idrac. Paris voit en outre dans la flambée des prix alimentaires une raison de plus pour être ferme. Cela a créé un "contexte nouveau et l'opinion publique s'interroge sur le point de savoir si les négociations pour l'ouverture des marchés peuvent aider à la sécurité alimentaire", a dit Mme Idrac. En privé de nombreux responsables français ont déjà fait une croix sur le cycle de Doha et rêvent de voir l'agriculture à terme sortie de l'OMC et de la seule loi du libre échange. "Cela ne sert à rien de faire de l'acharnement thérapeutique", dit l'un d'eux, en faisant valoir que l'Europe n'a pratiquement rien obtenu sur l'ouverture des marchés industriels des pays émergents. Ce que les négociateurs européens reconnaissent d'ailleurs. Dans ces conditions un accord global à l'OMC semble très incertain. Il est désormais question de réunir les principaux ministres concernés en juin pour discuter d'une esquisse de compromis. Ce sera la date limite pour avoir ensuite le temps de finaliser les détails complexes de l'accord avant la fin de l'année et l'arrivée d'un nouveau président américain à la Maison Blanche, susceptible de tout remettre en cause. Faute de percée dans les semaines à venir, le cycle de Doha aura donc vécu ou devra être mis entre parenthèses pour quelques années.
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