Temps pluvieux et froid sur Trémaouezan (29). Les abeilles de Michel Creff ne sont pas d’humeur butineuse. A cette époque de l’année, les ouvrières d’hiver prennent le relais de leurs homologues d’été : plus riches en acide gras, c’est elles qui vont protéger l’essaim des frimas de l’hiver. Même si l’activité semble tourner au ralenti, c’est aussi là que se joue l’abondance des miellées estivales.
La question de la survie du cheptel est aujourd’hui la principale préoccupation de Michel Creff. Mais la rigueur de l’hiver l’inquiète moins que les produits chimiques. « Tous les ans, on perd entre 30 et 40 % de nos abeilles. Et ce n’est pas un accident, c’est chaque année. Aucun éleveur n’accepterait ça. Nous ne sommes pas là pour accuser untel ou untel mais il faut sensibiliser aux dangers des pesticides. Si les abeilles disparaissent, il n’y aura plus de pollinisation et les agriculteurs seront les premiers à en faire les frais. »
Depuis l’âge de 13 ans
L’inquiétude est là. Mais elle n’a pas empêché le quinquagénaire de faire de sa passion de toujours sa profession. Avant de s’occuper quotidiennement de ses 200 ruches, sa vie active était faite d’encre et de papier. Il y a quelques années, de graves problèmes de dos l’ont contraint à renoncer à son métier d’imprimeur. Une péripétie qui aurait pu signifier sa mise à la retraite anticipée et qu’il a choisi de transformer en tremplin vers une nouvelle vie. « Depuis l’âge de 13 ans, j’ai toujours été fasciné par les abeilles, par le fonctionnement de cette société quasi-parfaite, où chaque action est optimisée, et qui par certains aspects reste très mystérieuse, raconte Michel Creff, l’œil brillant. C’est un apiculteur de Landerneau, M. Cevaër, qui m’a initié en m’offrant ma première ruche puis un voile et un enfumoir. J’ai ensuite continué en amateur à me documenter et à me former. Et puis, avec mes problèmes de dos, le projet de m’installer a mûri. » Grâce à un coup de pouce financier de l’association Créavenir Bretagne, Michel Creff a pu franchir le pas en début d’année. Et s’il continue de porter un corset au quotidien, il peut aujourd’hui aménager ses rythmes de travail.
Bientôt du pain d’épices maison
Après une première année d’exploitation, les Ruchers de Langazel affichent une production de près de trois tonnes. Des miels de bruyère, de ronces, de lierre, de sarrasin ou de fleurs sauvages – des plus doux aux plus corsés – que Michel Creff vend lui-même sur les marchés de Brest, de Landerneau et du Relecq-Kerhuon. Il propose également des savons et du vinaigre de miel, mais uniquement en tant que revendeur. Plus tard, son étal devrait se garnir de pain d’épices maison. Le four est déjà acheté mais il faudra encore attendre quelques mois pour que le bâtiment qui lui servira de miellerie – et qu’il construit lui-même – soit achevé. En attendant, c’est dans le garage de sa maison que son atelier a été provisoirement installé.
Les ruches, elles, sont éparpillées aux quatre vents. Au gré des saveurs recherchées. Une seule constante : pour obtenir des nectars de qualité – et protéger ses abeilles – Michel Creff fuit les zones de grandes cultures. « Certains des ruchers sont installés à une cinquantaine de kilomètres de chez moi. Je ne pensais pas devoir aller aussi loin mais c’est le prix à payer si on veut éviter que nos abeilles ramènent du pollen traité aux pesticides et contaminent la ruche. On en arrive à une situation où les ruches se portent mieux près d’un centre-ville qu’à la campagne. »
L’apiculteur prend également soin de brûler la cire de ses ruches régulièrement pour les « désinfecter ». De même, il a investi dans une « nursery » pour élever ses propres reines, sans qui la vie s’éteint au sein de la ruche, et dont le taux de mortalité peut atteindre 50 % certaines années. Toutes ces opérations ont un coût : Michel Creff a calculé qu’il devra dépenser, en moyenne, chaque année, 2 000 euros pour remplacer ces abeilles mortes ou qui n’auront jamais retrouvé le chemin de leur ruche. « En 2010, je compte passer à 300 ruches pour avoir 200 ruches en production réelle. Ces pertes font mal sur le plan économique mais elles sont surtout épuisantes moralement : malgré le soin qu’on y apporte, quand on ouvre un rucher, on ne sait pas ce qu’on va découvrir. »
Des tarifs abordables
Si Michel Creff, avec le syndicat des apiculteurs professionnels de Bretagne, a fait de la lutte contre l’emploi abusif des produits chimiques son cheval de bataille, il n’entend pas pour autant demander le label bio. « Parce que cela a un coût, à la fois pour le producteur mais aussi pour le consommateur. » Après un premier exercice blanc sur le plan des revenus, il préfère rester dans une gamme de prix « raisonnables » (entre 7 et 12 euros le pot de 500 g) avec l’objectif de fidéliser sa clientèle. Et aussi de l’informer. « Puisqu’il y a moins d’abeilles, il y a moins de miel : les prix ont donc tendance à flamber. Moi, je souhaite que cela reste un produit abordable, d’autant que de plus en plus de consommateurs sont convaincus de ses bienfaits. Et puisque les pouvoirs publics ne semblent pas nous entendre, c’est eux qui peuvent faire pression pour que nous puissions continuer à exercer notre métier... »
Alexandre Charrier