Texte de la conférence tenue au Space de Rennes le 11 septembre 2002
L'éradication de la tremblante du mouton, fondée sur des stratégies d'abattage et de désinfection, a conduit à des échecs en raison de la longue persistance de l'agent infectieux dans le milieu d'élevage. Seule l'Islande semble en train de réussir avec un plan d'éradication coûteux, difficilement reproductible, dans les pays à forte concentration ovine tels le Royaume-Uni, la France ou l'Espagne. L'approche génétique peut donc constituer une alternative à l'approche islandaise. Il existe en effet une variabilité génétique de la sensibilité aux maladies à prions chez les ovins qui peut être valorisée par une sélection des reproducteurs.
La tremblante est une maladie ancienne, décrite pour la première fois en 1732. Elle touche la plupart des pays producteurs d'ovins, avec l'exception notable de la Nouvelle-Zélande et de l'Australie. C'est une maladie neurodégénérative d'issue fatale, sans traitement connu, qui appartient au groupe des encéphalopathies subaigües spongiformes transmissibles (ESST) ou maladies à prions. Dans ce groupe figurent notamment la maladie de Creutzfeldt-Jacob chez l'homme et l'encéphalopathie spongiforme bovine (ESB).
La tremblante est réputée non contagieuse pour l'homme mais les ovins pouvent aussi être contaminés par l'ESB. Un ovin atteint d'ESB pouvant probablement lui-même être contaminant pour l'homme, des efforts importants sont mis en oeuvre pour éviter une contamination interspécifique (bovin-ovin). Au-delà du réel problème de santé animale que pose la tremblante "classique", ce risque potentiel d'ESB justifie les efforts soutenus de plusieurs pays pour éradiquer toutes formes d'encéphalopathies chez le mouton.
Contrôle génétique de la sensibilité aux encéphalopathies chez les ovins
La tremblante, comme les autres ESST, se caractérise par l'accumulation dans différents organes de l'animal d'une protéine, le prion, sous une conformation anormale (notée PrPsc). Cette protéine est produite par l'organisme et sa fonction, dans sa conformation normale (notée PrPc) est encore mal connue.
Chez les ovins, il existe plusieurs versions du gène PrP codant pour la protéine prion, qui déterminent des degrès divers de sensibilité des animaux à la tremblante. Un animal déclare donc la tremblante s'il présente à la fois une sensibilité génétique à cette maladie et s'il est en contact avec l'agent infectieux. La sensibilité des animaux à la tremblante dépend des acides aminés présents aux 136è, 154è et 171è position de la protéine PrP. Les différentes versions du gène (allèles) désignées par trois lettres symbolisent les acides aminés de ces positions 136,154 et 171. Quatorze allèles sont connus à ce jour mais seulement cinq allèles sont principalement responsables de la variabilité génétique de la sensibilité à la tremblante. L'idée dominante est que les allèles VRQ (toujours) et ARH (en général) sont associés à la sensibilité à la tremblante, et que les allèles ARR (toujours) et AHQ (en général) confèrent de la résistance.
A l'exception d'un cas de plus en plus inexpliqué de mouton Suffolk rapporté par un auteur japonais en 1995, aucun animal homozygote ARR, c'est-à-dire porteur de deux copies de l'allèle ARR (ARR/ARR), n'a jamais été détecté parmi les animaux atteints de tremblante. Ces ovins ARR/ARR semblent également résistants à l'inoculation expérimentale par l'ESB. A l'inverse, les animaux VRQ/VRQ sont hautement sensibles à la tremblante. En outre, les résultats disponibles indiquent que les ovins ARR/ARR ne sont pas des porteurs de contamination de l'agent de la tremblante ni de l'ESB.
Comment utiliser la génétique pour améliorer la résistance des populations ovines?
Les connaissances actuelles permettent donc d'envisager d'utiliser le polymorphisme du gène PrP pour améliorer la résistance à la tremblante (et probablement également à l'ESB) et limiter le portage sain dans les populations ovines. A noter que l'utilisation de béliers ARR/ARR donnerait très rapidement une protection importante des élevages puisque les hétérozygotes ARR sont très peu sensibles à la tremblante.
Le dispositif du ministère de l'Agriculture français pour lutter contre la tremblante comprend différents volets complémentaires :
-Un réseau de surveillance clinique renforcé par une surveillance active grâce à des tests biochimiques "rapides" réalisés sur des troncs cérébraux d'animaux collectés à l'abattoir (40 000 tests) et à l'équarrissage (20 000 tests). -Des mesures de police sanitaire comprenant le retrait de matériaux à risques des circuits de commercialisation et des plans d'abattage des troupeaux atteints tenant compte des génotypes des animaux. -Un plan d'amélioration génétique de la résistance à la tremblante basé sur l'exploitation du polymorphisme de PrP.
En France, les UPRA, rassemblant les éleveurs sélectionneurs, sont au coeur de l'amélioration de la résistance à la tremblante des ovins.
Mise en place fin 2001, le plan quinquennal d'amélioration génétique de la résistance à la tremblante poursuit quatre objectifs : Eliminer l'allèle VRQ. L'élimination de l'allèle VRQ devrait être systématique car la fréquence élevée de cet allèle représente un facteur de risque important. Aider les éleveurs atteints. La constitution d'un "cheptel sanitaire" pourrait devenir une nécessité si les béliers ARR/ARR étaient utilisés de façon exclusive dans les élevages atteints. Les UPRA pourraient contribuer à satisfaire les besoins des éleveurs dont l'élevage est atteint. Sélectionner ARR dans le noyau de sélection. L'objectif devrait être que 100% des géniteurs mâles et femelles soient ARR/ARR à une échéance à fixer par chaque UPRA. Mais, l'augmentation de la résistance aux ESST ne peut se faire au détriment d'autres caractères génétiques. Utiliser des béliers ARR/ARR pour la production d'agneaux de boucherie. La commercialisation exclusive d'agneaux porteurs de l'allèle ARR pourrait former la base d'une politique sanitaire visant à protéger les consommateurs d'un risque potentiel de transmission d'une ESST (notamment l'ESB). Il convient donc de produire et d'identifier en quantité importante des béliers ARR/ARR. Ceci pourrait être du ressort des UPRA et si besoin, d'éventuels élevages de multiplication associés à ces UPRA.
Selon les races, les moyens à mettre en oeuvre vont varier mais dans tous les cas, le génotypage des béliers actifs dans les bases de sélection (IA ou monte naturelle) ainsi que les jeunes agneaux entrant dans les structures collectives a été effectué. Après une année, 75 000 animaux seront génotypés dans le cadre du plan d'amélioration génétique de la résistance à la tremblante.
Isabelle Palhière de la Station d'Amélioration Génétique des Animaux de l'INRA-Toulouse
Voir aussi notre dossier Tremblante du mouton
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