• Accueil
  • Actualités
  • Atouts et handicaps des productions animales du Grand Ouest dans le contexte concurrentiel européen et mondial

le 31/07/2015 à 12:24

  • Imprimer
  • Envoyer à un ami

Agriculture et agroalimentaire en Bretagne Atouts et handicaps des productions animales du Grand Ouest dans le contexte concurrentiel européen et mondial

Académie d'Agriculture de France

Académie d'Agriculture de France

Ces derniers mois, la presse s’est fait écho de dépôts de bilan, de fermetures d’entreprises, de reprises partielles d’activité d’entreprises dans le secteur de l’agroalimentaire du Grand Ouest : AIM, Doux, GAD, Marine Harvest, Tilly-Sabco, TDI-Le Clézio pour ne citer que les plus importantes, portant en tout sur plus de 4 000 emplois. Les secteurs de l’abattage-découpe et de la transformation de poisson ont été particulièrement affectés. L’agroalimentaire de l’Ouest est-il dans une mauvaise passe ou en cours de mutation ?

Les difficultés que rencontre le secteur des productions animales est en réalité la conséquence de situations différentes, mais concomitantes :

· Volailles : la moitié de la production bretonne et 20 % de la production ligérienne de poulet étaient en 2012 encore destinés à l’exportation de poulet entier congelé vers le Proche et Moyen-Orient (240.000 tonnes). Depuis les années 1960 et jusqu’en juillet 2013, la filière grand export a bénéficié, sans discontinuité, d’aides à l’exportation, les restitutions. Ces dernières représentaient, en 2012, encore environ 20 % du coût de production sortie-abattoir. La suspension des restitutions et la force de l’euro par rapport au dollar a mis à mal les deux entreprises encore présentes sur ce segment Doux et Tilly-Sabco. En ce qui concerne la filière dinde, elle a souffert de la montée de puissance de la production de dindes lourdes en Allemagne, qui était jusqu’à une période récente importatrice en provenance de France.

· Porc : après voir progressé entre 1994 et 2008, la production porcine dans le Grand Ouest a reculé depuis. Entre 2008 et 2014, le nombre de porcs abattus a diminué de 1,6 million, soit 8 % des abattages. Les causes de ce recul sont multiples : les contraintes environnementales en élevage, le coût de la main-d’oeuvre plus élevé en France qu’en Allemagne dans les abattoirs, un déficit devalorisation des pièces, les relations difficiles avec les GMS… Alors que les industriels allemands ont pu compter sur une croissance des volumes abattus pour « écraser » les charges de structure et de relations équilibrées avec les GMS, les abatteurs français ont dû faire face à la situation inverse, grevant leurs charges fixes. Cette surcapacité d’abattage s’est traduite par le dépôt de bilan des deux abattoirs Gad à Lampaul-Guimiliau (29) et Josselin (56), et plus récemment celui d’AIM à Sainte- Cécile dans la Manche.

· Conserve de poisson et saurisserie : depuis maintenant plusieurs décennies, le nombre d’entreprises de conserves de poisson décroît, il n’en subsiste, aujourd’hui, dans l’Ouest plus que 13, elles étaient encore 18 en 1994 et 56 en 1974. La diminution de la ressource et la concurrence des conserveries de Côte d’Ivoire, du Maroc et du Portugal en sont les deux principales causes. L’industrie bretonne du saumon fumé souffre de la concurrence de la Pologne, pays où la production a fortement progressé au cours des dernières années. Les restructurations en cours (fusion, acquisition, fermeture d’entreprise) sont la conséquence d’une évolution du contexte économique environnant et d’une prise de conscience par un certain nombre d’acteurs de l’industrie agroalimentaire probablement tardive de ces changements. Deux faits marquants sont intervenus au cours de ces vingt dernières années, d’une part, la signature des accords du GATT le 1er avril 1994 à Marrakech, d’autre part, la réduction progressive de la protection des secteurs agricole et agroalimentaire européens (découplage et verdissement des aides PAC, démantèlement des restitutions, sortie des quotas laitiers, signature d’accords bilatéraux,…).

International

Plusieurs Etats Membres, notamment du nord de l’Europe (Allemagne, Danemark, Pays-Bas), ont pris, dans les années 1990, la mesure des évolutions en cours, notamment au niveau mondial et européen.

Au niveau international, le commerce s’est très rapidement structuré autour de pièces désossées voire de muscles (faux-filet ou entrecôte pour le boeuf, travers ou longe pour le porc, filet de dinde ou de poulet pour la volaille, filet pour le poisson) dans le secteur des viandes, de composants (beurre, poudre de lait écrémé, poudre de lactosérum, caséines,…) dans le secteur laitier.

Dans l’Union européenne, les échanges ont, jusqu’à une période plus récente, porté sur des produitsbruts (carcasse, lait vrac, crème, beurre, poudre) mais, ils ont évolué depuis à l’image du commerce international, modifiant plus ou moins fortement les stratégies commerciales des entreprises. D’une part, les clients, la GMS, la RHF, les importateurs y ont contribué en ne s’approvisionnant qu’en matières premières dont ils ont besoin (nature, quantité). D’autre part, face à la commercialisation de produits bruts ne permettant qu’une très faible marge, les industriels ont recherché la création de valeur en allant plus loin dans l’élaboration des produits. Dans le secteur de la viande, les abatteurs danois, espagnols, néerlandais et plus récemment allemands ont investi dans des ateliers de découpe, la découpe primaire pouvant dans certains cas être automatisée. Dans le secteur des produits laitiers, les laiteries ont bénéficié des avancées technologiques de séparation des composants du lait ou du lactosérum, via l’ultrafiltration, la nanofiltration et la microfiltration. En ce qui concerne, le secteur de la pêche, le commerce de poissons entiers reste conséquent même si les échanges de filets progressent (10 % des importations européennes de saumon en provenance de Norvège).

Simultanément, du fait d’une concentration des industriels de la 2ème transformation, des enseignes de la grande distribution et des importateurs, l’industrie de 1ère transformation également restructurée tant dans le secteur de la viande que celui des produits laitiers, notamment dans la perspective d’une présence plus forte des acteurs européens sur les marchés internationaux après la fin des quotas laitiers, le 1er avril 2015. Les deux premiers groupes porcins européens, Danish Crown et Tönnies Fleisch ont respectivement traité 22,0 millions et 14,9 millions de porcs en 2014 ; les premiers opérateurs français ont une taille beaucoup plus modeste (Cooperl : 4,9 millions de porcs en 2014, Bigard : 4,6, Intermarché : 2,8).

De même, les grands groupes laitiers, parmi les quelques deux français, traitent pour la plupart plus de 4 milliards de litres de lait par an (Lactalis : 14,6 milliards de litres ; Arla Foods/Danemark : 13,4 ; DMK/Allemagne : 6,7 ; Friesland Campina/Pays-Bas : 9,5 ; Sodiaal/France : 4,6).

Cependant, certains secteurs industriels de l’agroalimentaire du Grand Ouest sont dynamiques et connaissent une croissance forte. Il s’agit surtout d’entreprises tournées vers l’innovation, les produits à fort taux d’élaboration et/ou de transformation comme Guyader, Henaff, Houdebine, Le Duff, Lactalis, LDC… Leurs investissements se traduisent par des recrutements significatifs. De fournisseur de matières premières, de commodités, de produits basiques (carcasse de porc, poulet entier congelé, beurre, poudre de lait, emmental,…), issus de la production agricole locale, ces entreprises deviennent assembleur de matières premières et proposent des produits à fort niveau de service (prêts à cuire ou à consommer, innovation technologique,…) à destination du commerce de détail mais aussi de la restauration hors foyer (RHF).

L’agroalimentaire de l’Ouest dispose d’atouts majeurs favorables à un rebond

- un secteur agroalimentaire dense avec structures de recherches fondamentales et appliquées,
- certaines entreprises tournées vers la production et la commercialisation de produits élaborés à forte valeur ajoutée mettant en valeur un savoir-faire,
- un bassin de production agricole performant (coût de production comparable à ceux d’autres producteurs européens) aux productions diversifiées,
- un bassin agroalimentaire qui dispose d’atouts géographiques et logistiques pour commercer (importations de produits bruts, exportations de produits à forte valeur ajoutée).

Cet article est extrait de la séance hebdomadaire de l'Académie d'Agriculture de France du 06 juin 2015, intitulée "Agriculture et agroalimentaire en Bretagne : Forces, faiblesses, marges de manœuvre et stratégies d’avenir". Pour consulter les exposés présentés au cours de la séance: cliquer ici.

Yves Tregaro