le 18/12/2015 à 12:00

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Environnement Pressions sur les sols : quels enjeux ?

Surfaces cultivées en 2009 en million d'hectares

Surfaces cultivées en 2009 en million d'hectares

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Le sol est le support de toutes les activités humaines. C’est en particulier celui de l’agriculture, du pastoralisme, de la forêt et de la ville. Mais c’est un support fragile, vivant, formé au cours de milliers d’années, qu’il faut impérativement protéger des sollicitations excessives auxquelles il est soumis.

Les ressources en sol

Sur les 13 000 millions d’hectares de terres émergées (les sols disponibles), les surfaces cultivées couvrent 1533 millions d’hectares, soit seulement 11,8%.
Depuis 1961, les surfaces cultivées sont en augmentation régulière, mais au rythme très lent de 0,25% par an. Si cette augmentation se poursuit ainsi, en 2050 on devrait atteindre 1680 millions d’hectares (soit +8,75%). Dans cette hypothèse, la surface cultivée par habitant continuera cependant de décroître: 0,43 hectare en 1961, 0,22 aujourd’hui et 0,175 en 2050. Pour satisfaire les besoins alimentaires et non alimentaires de 9,5 milliards de personnes en 2050, la pérennité des sols agricoles et l’accroissement de leur capacité productive sont donc des impératifs absolus. Or la FAO estime que 300 millions d’hectares sont déjà très dégradés.
En fait, la superficie cultivée résulte d’un équilibre instable entre l’abandon de terres et les nouvelles mises en culture. Comme le montre le tableau ci-dessus, si l’on s’en tient aux seules surfaces et non à la qualité des terres, le bilan annuel est actuellement positif.

Est-il possible d’accroître plus fortement les nouvelles mises en culture ?

Certains le pensent ; mais avant de répondre par l’affirmative, il faut s’interroger sur la disponibilité effective de ces nouvelles terres, sur leur qualité très variable et sur le risque d’accélérer ainsi la destruction des grands écosystèmes (forêts, savanes, prairies…). Ces emprises nouvelles constituent aussi des opportunités offertes aux investisseurs nationaux ou internationaux prêts à y créer de très grandes exploitations, souvent aux dépens des anciens occupants, cultivateurs ou éleveurs nomades.
Les causes de la dégradation des sols agricoles sont nombreuses. Si l’on ne peut ignorer les premiers effets du réchauffement climatique, ce sont le plus souvent des pratiques culturales inadaptées qui réduisent la qualité des sols: irrigation mal conduite, monoculture, labour dans le sens de la pente, etc. L’agriculture est aussi source de pollutions diffuses des sols et des eaux en raison d’excès d’engrais, de pesticides et parfois de métaux lourds.
Certaines zones autrefois cultivées sont peu à peu laissées en friche : c’est le cas de parcelles trop pentues ou trop exigües devenues impropres à la mécanisation. Dans les régions urbaines, les propriétaires renoncent à exploiter ou à louer leurs terres dans l’espoir d’une plus-value foncière à brève échéance.
Car les sols agricoles sont amputés, année après année, par l’urbanisation, les activités industrielles, commerciales ou touristiques et par les emprises des infrastructures de transport. En outre, ces activités industrielles ou domestiques génèrent des déchets qui polluent les sols et les rendent impropres à l’activité agricole.

L’enjeu de la productivité des sols

Quelle que soit sa destination, agricole ou non, la production végétale nécessite l’apport de quantités suffisantes de nutriments pour compenser les exportations par les récoltes et les pertes inévitables dues à des processus naturels difficiles à maîtriser. Celles-ci sont trop souvent réduites à des engrais minéraux. Il en résulte une diminution des teneurs en matière organique des sols. Or cette composante constitutive des sols est une condition sine qua non pour la formation, le fonctionnement et la stabilité physique et chimique des sols. Le système poreux en dépend, donc le régime hydrique, l’enracinement et le pouvoir tampon du sol. Les organismes vivants, qui sont une composante indispensable pour de nombreuses fonctions écologiques, ne peuvent plus jouer leur rôle.
Il en résulte une diminution de la productivité des sols, de leur stabilité et un risque de réduction de l’épaisseur de leur partie superficielle due à l’érosion. Enfin, des irrigations mal conduites provoquent dans certains cas leur salinisation.
Les modes de culture qui dégradent les sols agricoles sont surtout des rotations trop simples, voire des monocultures, qui diminuent le taux de matière organique. Mais le travail du sol, les récoltes et leur transport par mauvais temps ou à l’aide d’engins trop lourds détruisant la structure des sols et les compactant, constituant également des obstacles à l’infiltration de l’eau et à l’enracinement.
Les productions végétales sont visées par une abondante règlementation, sur l’emploi des pesticides notamment. Elle est destinée à la protection des eaux, des consommateurs et des usagers de l’espace. En revanche, les sols ne font pas encore l’objet de dispositions règlementaires de cette nature.
Or il faudrait prendre en considération dans le calcul des coûts de production, la conservation et l’amélioration de la productivité des sols ainsi que la protection contre leur dégradation par l’érosion ou le compactage par exemple.
Les prix agricoles et alimentaires ainsi que ceux du bois devraient intégrer les coûts de la conservation de ce bien commun. Car celui-ci ne sert pas uniquement à la production mais contribue à l’équilibre environnemental et sociétal des territoires avec des fonctions complémentaires invisibles et non remplaçables comme les services écosystémiques.
Les nouvelles pratiques (agriculture de précision) devraient prendre en compte l’état actuel des sols et des plantes qui sont aussi fonction de conditions météorologiques non prévisibles. À cet effet, les parcelles devraient être regroupées pour constituer des unités techniques plus homogènes. Les méthodes bien connues de gestion permettent des rendements plus élevés avec moins d’intrants. Les pratiques agro-écologiques (cultures sans labour et cultures sous label biologique notamment) ouvrent également de nouveaux horizons.
Les agriculteurs sont de plus en plus incités par les pouvoirs publics à mettre en oeuvre ces nouvelles pratiques. De leur côté, les consommateurs doivent être informés de la vraie valeur de leur nourriture et des évolutions en cours des régimes alimentaires. Il devrait en résulter une réduction des gaspillages alimentaires et une conscience collective accrue à travers le monde de la nécessité de protection du capital sol.

Vers une politique de gestion territoriale des sols

La régression de la qualité des sols, dommageable à la satisfaction des besoins humains, peut-elle être ralentie, voire stoppée ?
Une des causes de cette régression résulte du profit que les propriétaires peuvent tirer de la vente de leurs terres ou de leurs forêts en vue de les urbaniser. La plus-value ainsi réalisée, ou seulement espérée, conduit à une augmentation générale des prix du foncier au détriment des exploitants et des consommateurs.
L’environnement sociétal et politique est en effet défavorable à la conservation des surfaces et des qualités des sols, dans la mesure où il n’y a pratiquement jamais de réglementation les concernant directement. Car le droit des sols est surtout celui du droit de propriété privée ou publique. Le sol n’est malheureusement pas encore considéré comme un « bien commun » (comme l’air ou l’eau). Cela peut expliquer l’abandon d’un projet de directive européenne sur les sols du fait de l’opposition de certains États.
En revanche, une autre politique publique pourrait être favorable à la préservation des sols productifs. Il faudrait pour cela qu’une planification publique de l’utilisation des sols encadre, de manière efficace, leur gestion, notamment dans les régions urbaines ou périurbaines, ce que l’on commence à observer ici et là. Il faudrait aussi que des acteurs territoriaux, publics ou privés, relaient le législateur et fassent valoir l’intérêt de conserver tel ou tel type de sols pour des usages marchands ou non marchands. Par ailleurs il existe des possibilités techniques (hydroponie et aquaponie par exemple) pour accroître très partiellement la production locale et dépendre moins des sols « naturels ».
Si, dans chaque pays, l’on veut renforcer et homogénéiser le dispositif juridique trop faible de protection des sols, il faudrait au préalable que la loi adopte une définition réglementaire des sols. Il faudrait ensuite donner une valeur monétaire aux services environnementaux, sociaux et culturels qu’ils procurent. Mais qui, en cas de dommages, demandera réparation et comment ? Et avec quels fonds si le principe du pollueur-payeur ne suffit pas, comme aujourd’hui ?

Deux propositions pourraient être envisagées :

On peut imaginer de dissocier le droit de propriété du sol des droits d’usage. Ceux-ci deviendraient inappropriables, car pris en charge par une gouvernance territoriale des sols. Dans ces conditions, cette dernière ferait de leur surface et de leurs qualités un commun inaliénable pour les titulaires des droits d’usage. Cette coproduction sociétale d’intérêt général pourrait être un complément au seul et incertain produit d’une législation dédiée.
Quel que soit le statut juridique des sols et des services qu’ils procurent, il faudrait faire reconnaître par la loi, l’agir commun des acteurs du sol (État, collectivités, propriétaires, locataires, élus, usagers, habitants) comme sources de droits multiples et de règles locales de la construction du commun (accès, contrôle, etc.).
Dans ces conditions, les alternatives à l’appauvrissement, à la stérilisation et à la raréfaction des sols pourront être discutées, au vu des enjeux des services économiques et écosystémiques apportés par les sols non construits. Ainsi le sort des sols cultivés pourrait-il relever d’une responsabilité partagée par les acteurs territoriaux et les habitants concernés.

André Neveu - AAF