le 18/09/2015 à 12:45

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HISTOIRE DU CLIMAT Crises agricoles et crises de subsistances en France de la fin du Moyen Âge à l'époque moderne

Les glaciers alpins ont reculé ou avancé au rythme approximatif du chaud ou du froid.

Les glaciers alpins ont reculé ou avancé au rythme approximatif du chaud ou du froid.

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« Le climat peut bousculer nos destins » a déclaré Emmanuel Le Roy Ladurie au magazine l’Express. Historien renommé et disciple de Fernand Braudel, l’auteur de “L’histoire du climat depuis l’an mil” était l’invité en novembre dernier de l’Académie d’agriculture de France qui lui a décerné une médaille d’or. A quelques mois de la 21e conférence sur le climat à Paris, le texte de son intervention permet de mesurer tout l’enjeu de ce rendez-vous international.

L’histoire du climat, en tant qu’elle est l’oeuvre d’historiens et non pas simplement de climatologues commence en 1955, du moins en ce qui me concerne. Les historiens professionnels s’étaient jusqu’alors fort peu préoccupés de ce sujet, sinon par quelques notations éparses, par exemple les historiens de la Révolution française Georges Lefebvre, Albert Soboul, François Furet insistaient sur l’importance de l’orage de grêle du 13 juillet 1788, qui avait fracassé les récoltes sur pied et avait ainsi augmenté à quelques mois de distance ultérieure le prix du pain, excitant de la sorte les colères populaires jusqu’à provoquer des émeutes : celles-ci engendraient le désordre et déclenchaient l’agitation révolutionnaire. En fait c’est tout le biennat 1787-88 qu’il faut mettre en cause à ce sujet et ne pas se borner à un incident mineur.

LES FLUCTUATIONS METEO DU PASSE

Les choses en seraient restées là, mais en 1955 j’ai découvert dans une grande revue intitulée La Météorologie un article sur les dates de vendanges comme indicatrices de la météorologie du passé historique français. Grâce à celles-ci on pouvait étudier le passé météo des 6 derniers siècles, avant même que n’apparaissent vers la fin du 17e siècle des observations thermométriques plus ou moins rigoureuses. Dès lors en tant qu’historien du monde paysan, lui-même influencé par les mauvaises récoltes, je m’attachais à étudier les fluctuations météo du passé.

Très vite j’appris à utiliser les quatre séries essentielles que j’appelle les 4 vieilles ou les quatre chevaux de l’Apocalypse :
Les Dates de vendanges, précoces quand le printemps et l’été avaient été tièdes puis chauds, tardives dans le cas contraire, ensuite les Anneaux des arbres, plus ou moins épais selon que l’année mise en cause leur a été favorable ou défavorable. Par exemple : pluies bienfaisantes ou sècheresse dangereuse ; en troisième lieu les Glaciers des Alpes du dernier millénaire qui s’allongent quand une série d’années a été froide et /ou neigeuse et qui se raccourcissent en cas d’années brûlantes, sèches, fusionnelles et hostiles aux glaces. Enfin quarto, les Séries événementielle. Les curés, en effet à l’occasion d’un baptême, d’un mariage ou d’un enterrement, notaient volontiers sur leurs registres la température ou la pluviosité par exemple des quelques semaines qui venaient de s’écouler. Beaucoup de personnalités, notaires, propriétaires, seigneurs, faisaient de même. On peut créer ainsi de véritables dossiers météos pour des siècles reculés, le 16e siècle ou même l’époque carolingienne (d’après M. Mac Cormick).

Mais n’oublions quand même pas les thermomètres, baromètres et autres pluviomètres. La série thermométrique la plus ancienne, avec la moyenne de chaque mois, de chaque année successive est anglaise, allant de 1659 à nos jours mais notre compatriote Daniel Rousseau a établi une série française continue elle aussi, un peu plus ancienne qui remonte à 1658 et qui va jusqu’à nos jours également. Nous avons donc battu les Anglais, en toute amitié.

En ce qui me concerne, dans le cadre de mes deux thèses de doctorat de 1955 à 1966, je me suis lancé seul dans une entreprise d’histoire du climat depuis la fin du Moyen Âge jusqu’à nos jours. J’ai accumulé des séries de dates de vendanges, de la Bourgogne au Languedoc. En compagnie de mon épouse, j’ai parcouru les glaciers alpins surtout leurs langues glacières terminales qui reculent ou avancent au rythme approximatif du chaud ou du froid : glaciers de Chamonix (Mer de glace, Argentière, Bosson, du Tour), glaciers de Suisse (Grindenwald, Aletch) et d’Italie (La Brenva, le glacier de Combal). J’ai étudié les archives françaises de Chamonix et germaniques de Grindenwald. J’ai accumulé les séries événementielles. J’ai étudié en particulier les crises de subsistance. Elles sont la marque des années météo défavorables sur l’alimentation du peuple, elle même déficitaire quand la moisson ou quelques moissons successives sont inférieures aux nécessités du ravitaillement. Sous nos climats, c’est souvent l’excès de pluie au moment des saisons décisives qui crée la mauvaise récolte (par exemple 1692 et années suivantes).

Mais ce peut être aussi, c’est plus rare, un grand hiver. Le blé, en principe, aime les hivers froids mais la température ne doit pas descendre à trois ou quatre degrés en moyenne mensuelle au-dessous de zéro en janvier ou février, comme par exemple, en février 1956. Le coupable est aussi, le cas échéant, c’est plus rare sous nos climats, une sécheresse et un échaudage de la céréale au mois de juin, outre l’effet sécheresse qui peut durer un trimestre ou davantage.

L’IMPACT DE LA DEMOGRAPHIE

Les données démographiques sont évidemment chahutées par ces agressions d’un mauvais temps ou d’un temps hostile. L’effet le plus visible c’est l’augmentation de la mortalité soit directement par la famine, soit indirectement par les épidémies qui sont collatérales de la sous-alimentation : typhus, dysenterie, « fièvre ».

Ensuite, nuptialité : baisse du nombre des mariages, due à une politique de précaution de la part des fiancés, les noces sont reportées à quelques années plus tard quand la situation alimentaire se sera rétablie.

Enfin, la natalité : autrefois, elle était très forte. En période de crise de subsistance, elle peut être abaissée par une précaution involontaire du corps féminin, l’aménorrhée de famine, celle-ci fait qu’une femme cesse d’avoir des règles, et donc des enfants pendant les périodes de trop fortes restrictions alimentaires. Cette question a été étudiée en Allemagne pendant la Première Guerre mondiale, la kriegsamenorrhea (aménorrhée de guerre), et ensuite, après la Seconde Guerre mondiale, la nachkriegsamenorrhea, (l’aménorrhée d’après-guerre). En effet il n’y eut pas de famine allemande pendant la Seconde Guerre mondiale par suite des prélèvements alimentaires massifs qu’effectuait le Reich sur les pays vaincus : Ukraine, France, etc. Mais cette situation alimentaire germanique se détériorera rapidement pendant les premières années d’après guerre 1945-46.

Du côté masculin il peut y avoir renonciation à faire des enfants par suite de conduites de substitution, telles que recours à des animaux (zoophilie) selon le témoignage d’un curé auvergnat pendant la crise de subsistance de 1740. Il y a surtout l’usage du coïtus interruptus qui s’est assez largement répandu en France au 18e siècle, y compris en dehors des périodes de crises.

Il y a trois sortes de ripostes humaines, d’une façon générale, vis-à-vis des crises de subsistance : Révoltes, Religion, Ravitaillement.

D’abord Révoltes, émeutes de subsistance : ainsi à Lyon, la Grande Rebeyne en 1529. Ces soulèvements populaires pour le pain souvent dirigés par des femmes, cherchent avant tout à faire baisser autoritairement le prix du pain, sans toujours y parvenir. Ces émeutes peuvent parfois dégénérer en révolution, ainsi à Paris en juillet 1789.

Il y a aussi le recours à la Religion au moyen de prières à Dieu, à Marie et aux Saints qui s’occupent en principe de la bonne marche des récoltes frumentaires. Si le saint ne fait pas son travail on le punit en retournant sa statue contre le mur du sanctuaire ou bien on la frappe, on la mutile, on la noie, on la brûle ou on la remplace par l’effigie d’un autre saint dont on espère qu’il sera plus efficace. On ouvre des chapelles et des cimetières.

Quant au Ravitaillement le pouvoir royal s’en occupe surtout à partir de Colbert et de Louis XIV. Avant eux le gouvernement royal ne faisait presque rien en la circonstance, même si les intendants des provinces, sorte de super Préfets, s’occupaient quelque peu des problèmes famineux et du ravitaillement. Henri III lui même avait distribué quelques sous à chaque personne affamée lors d’une famine des années 1580.

A partir de Colbert l’administration du ravitaillement devient importante, le gouvernement de Versailles se tient au courant de la situation des ressources céréalières en province. Ce dirigisme du blé ne cessera que par initiative du feu Premier ministre Raymond Barre (1976-81) quand  il libérera le prix des croissants et des baguettes.

LE TEMPS DES FAMINES

Si on reconstitue une chronologie des crises de subsistance à partir du 14e siècle et dans la suite des temps, la famine la plus remarquable est celle de 1315, due pour l’essentiel à des pluies excessives et donc originellement à des situations météo dépressionnaires en provenance de l’Atlantique. Cette crise est internationale, européenne en tout cas : France, Allemagne, Angleterre. Elle met fin à la période glorieuse du beau Moyen Âge lors de la prédominance du Gothique classique. La famine provoque des comportements religieux plus ou moins paniques sous forme de processions d’hommes nus avec des constructions de nouveaux sanctuaires et, bien sûr, de cimetières supplémentaires. Cette catastrophe de 1315 a mis au tombeau par suite de sous alimentation et d’épidémies collatérales environ 5 à 7% de la population française voire hexagonale.

Par la suite les disettes sont nombreuses jusqu’aux années 1340. En revanche, la peste noire de 1348, bubonique et à maintes reprises très gravement pulmonaire, n’est pas liée à une causalité météo. Elle procède de contagions en provenance d’Asie centrale, véhiculées par les rats et les puces et transmises par les caravanes de la route de la soie. Elle met au tombeau 30% à 50% de la population ouesteuropéenne. Elle inaugure un siècle de dépression du peuplement français, lui même ramené en une centaine d’années de 1348 à 1450, de 20 millions d’âmes à 9 ou 10 millions au maximum.

La guerre de Cent ans et les pestes en question ont joué en l’occurrence un rôle essentiel. Mais on ne peut oublier les famines qui viennent de surcroît et qui achèvent ce triste tableau : disette de 1375, due aux pluies ; et surtout, dans la pire période des guerres anglaises, dite de Cent ans, les famines de 1420, provoquées par des canicules et sécheresses anti-blé, quand les enfants pauvres de Paris, affamés se réchauffent en hiver sur les fumiers de la ville en criant dans l’indifférence générale : « je meurs de faim, je meurs de faim ».

Les exploits de Jeanne d’Arc (suivis de sa mort en 1431) ne suffisent pas à renverser la tendance catastrophique. Les désastres famineux de 1432 et 1437-39 contribuent pour leur part à plonger la France dans l’abîme. Cette fois ces deux désastres sont liés, outre la guerre, à des pluies excessives et éventuellement à de grands hivers. La longue période postérieure aux guerres de Cent ans autrement dit de 1450 à 1560 est celle de la renaissance économique et démographique de notre pays. La population hexagonale remonte en un siècle aux 19 ou 20 millions d’habitants qui resteront la règle ensuite de 1550 à 1713. Les crises de subsistance à cette époque sont inévitables, quoique moins graves que lors des guerres de Cent ans.

Sous Louis XI une famine intervient en 1481, liée à un grand hiver et à des pluies excessives. On était depuis 1300 environ dans la période « du petit âge glaciaire », un peu plus froide ou plus fraîche qu’aujourd’hui surtout lors de l’hiver et du printemps. Louis XI, en 1481, prend des mesures déjà modernes et répressives ; mesures visant à l’interdiction des exportations de grains, le tout assaisonné d’une lutte contre les profiteurs du marché noir et autres spéculateurs. Ceux-ci accumulent des stocks de céréales pour les revendre ensuite à haut prix. C’est à ma connaissance la première prise de position de l’État moderne en tant que tel, vis-à-vis des problèmes du ravitaillement.

En revanche, Louis X le Hutin en 1315, s’était borné jadis à vendre leur liberté à des serfs ; avec cet argent il achetait du blé pour son armée en Flandre. Ceci montre incidemment que des serfs pouvaient avoir de substantielles ressources monétaires. Nous en arrivons ainsi au 16e siècle en sa première moitié pacifique sur le plan intérieur de la France, antérieurement aux guerres de religion.

Vers 1526-1529 les grosses pluviosités déclenchent derechef diverses famines ou fortes disettes. On citera encore la grande Rebeyne (1529) ou révolte populaire de Lyon, ville importante peuplée d’ouvriers en soie et de typographes. Contre la famine, la pratique de la révolte populaire remplace ainsi partiellement les vagues de supplications religieuses, davantage caractéristiques des siècles précédents lors de crises famineuses analogues.

En Angleterre, au même moment (1520-1530), Henri VIII, roi rigoureux, prend des mesures contre la spéculation et pour la répression de la mendicité ainsi que du vagabondage, avec des peines effroyables : il veut faire fouetter, ligoter, mutiler, pendre les vagabonds, selon le cas. Ces mesures furent-elles réellement appliquées ?

Dans la suite du XVIe siècle on doit signaler aussi les canicules /sécheresses de 1540 et 1556, celle-ci avec échaudage et forte mortalité en Angleterre ; le tout au cours d’une phase légèrement réchauffante qui se terminera vers 1560.

LES CRISES DE SUBSISTANCE

Nous en arrivons à des données plus complètes et plus exhaustives lors des guerres de religions, de 1560 à 1596 : de nouveau le dangereux complexe guerre / mauvais climat fait sentir ses conséquences fâcheuses. Ces guerres créent une terrible situation d’insécurité plus ou moins permanente.

En outre le léger rafraîchissement du climat, signalé par la poussée glaciaire alpine de 1560 à 1600 complique la conjoncture. Avec un décalage usuel de sept années, ce rafraîchissement provoque la spectaculaire offensive des glaciers de Chamonix et de Suisse, à partir de 1567 /1570. Malgré tout, en cette situation de crise, la population hexagonale ne tombe pas de 20 millions à 9 millions comme elle le fit de 1348 à 1450 mais elle reste bloquée à 19 ou 20 millions d’âmes, avec tantôt un million en moins ou un million en plus, selon les phases de malheur ou de rétablissement momentanées.

En 1562, la récolte est mauvaise pour cause d’inondations et de pluies excessives de l’automne 1561 à l’été 1562. La cherté et la mortalité afférente interviennent en Angleterre et plus encore en France : il s’agit en effet dans le royaume, de l’une des mortalités les plus considérables connues en ce temps-là (1562-1563).

Le grand hiver de 1564-65 fait des siennes à son tour et provoque une nouvelle crise de subsistance (CDS) en 1565-66, laquelle rejaillit sur le printemps et l’été 1566. Le mécontentement social ainsi provoqué est-il l’une des causes de la révolte des Pays-Bas, y compris populaire et religieuse en 1566 ? Le tout accompagné par l’iconoclasme des Gueux, destructeur des images religieuses dans les sanctuaires flamands, certaines d’entre-elles figuraient parmi les chefs d’oeuvre de l’art médiéval. On observe ici un lien entre une situation de détresse et, un peu plus tard, une prise de position anticatholique, laquelle n’est pas simplement irrationnelle, comme de recourir au Divin lors d’une famine, mais ce phénomène marque une évolution intéressante dans les attitudes religieuses, notamment protestantes.

La crise de 1573, due à un hiver très rude, est enregistrée dans toute l’Europe, Ouest et Centre, mais elle n’a pas d’incidence politique ou religieuse très marquée. J’ai mentionné les répercussions protestantes de la CDS de 1565-66 aux Pays-Bas. Vingt années plus tard, à partir de 1586, un épisode analogue se produit en milieu catholique à Paris et dans d’autres villes françaises.

Le biennat 1585-86 a été très froid puis trop pluvieux, avec inondations, etc. Une CDS classique 1586-87 s’est ainsi produite : grosse cherté parisienne des subsistances. Je mentionnerai à ce propos les vastes processions de la Ligue catholique, contestataire, celles-ci influencées vraisemblablement par la cherté et qui sont certes critiquables par leur orientation fanatique. Une telle orientation est simultanément bourgeoise,populaire voire démocratique, le tout  au printemps 1588. Les intempéries de 1596/97 produisent elles aussi de maigres moissons, des vendanges tardives et de mauvais vins.

Au total, la période guerrière et d’adversités météo-glaciaire de 1561 à 1598, 37 années globalement, déclenche 5 crises de subsistance (1562, 1566, 1573, 1587, 1596), soit une tous les 7 ou 8 ans.

Tout ceci souligne le traumatisme des mauvaises conditions climatiques et guerrières lors de cette phase : elle a duré au total plus d’une génération. Nous passons maintenant au XVIIe siècle. En 1621 et accessoirement en 1622 nous avons successivement deux hivers très froids puis froids et deux étés très pourris puis simplement pourris. Le résultat c’est, occurrence exceptionnelle, une famine en Angleterre  en 1621-22, en principe la dernière en date dans ce pays et qui en France, où elle sévit également, n’aurait fait l’effet que d’une simple disette.

Normalement ce genre de phénomène épargne la Grande-Bretagne en raison de son agriculture plus efficace et de sa marine commerciale plus active. Les années froides et humides aux environs de 1626-29 sont, elles aussi, marquées par des crises de subsistance.

Un prêtre français note alors que, dans sa grosse bourgade, plus de 100 personnes sont effectivement mortes de faim. Ceci tranche un vieux débat. D’éminents démographes soutenaient avec raison que l’essentiel des victimes d’une famine était dû aux épidémies collatérales de celle-ci, mais le fait brutal de la mort de faim en tant que telle existe aussi sans conteste.

Les années 1630, surtout 1635 à 1639, sont marquées inversement par des canicules ; elles n’ont nullement provoqué une CDS, puisque les céréales aiment la chaleur et la sécheresse, sauf excès, mais elles se sont traduites par de fortes mortalités caniculaires, notamment infantiles. Néanmoins le bon marché des céréales produites sous ce climat favorable permettait de nourrir facilement les armées : Richelieu en a tenu compte quand il est entré dans la guerre ouverte en 1635 (Guerre de 30 ans).

REVOLTES ET MOUVEMENTS POPULAIRES

La décennie 1640 est marquée par le retour des troubles à deux reprises : vers 1641-43 et surtout vers 1648-50 avec la Fronde. Le premier épisode, toujours sous le même climat « du petit âge glaciaire », se traduit, vue la cherté des grains, par des révoltes frumentaires au sud du Massif Central. Les Croquants de l’Aveyron entrent dans Villefranche-de-Rouergue tambour battant et mèche allumée. L’affaire de la Fronde, 1648-1650, trois années trop pluvieuses, puis 1648-1653 est beaucoup plus grave.

Il ne s’agit au point de départ que d’une révolte des parlements accompagnée de mouvements populaires, mais trois années pluvieuses, 1648-49-50, aggravent la cherté du pain : mauvaises récoltes, révoltes ; on aboutit ainsi en 1649 à une crise politique grave. En France frondeuse, on est en présence d’une grosse crise démographique, avec des mortalités très fortes. En Angleterre le Roi Charles est décapité suite à une véritable révolution dite aussi guerre civile. On approche alors du règne personnel de Louis XIV. Bien qu’inauguré de façon brillante il débute aussi, paradoxalement, par une considérable crise de subsistance essentiellement provoquée par d’énormes pluies en 1661-62.

Le setier de blé voit son prix passer de 12 ou 13 livres jusqu’à 34 au pire moment de la disette. Colbert et Louis XIV inaugurent donc une politique de ravitaillement à l’échelle nationale ou pour le moins du Bassin parisien. Vis-à-vis de celui-ci on fait venir des grains de Bordeaux et de la Baltique. On peut évaluer le nombre des morts provoqués par cet épisode 1661 à 500 000 pour le moins ou davantage, sur 19 millions de « Français ».

De 1663 à 1691 on compte 28 années sans crise de subsistance sérieuse. Ouf ! C’est aussi, indépendamment de tout cela, une période extrêmement brillante pour la culture française. Les guerres « louis quatorziennes » n’ont pas encore les conséquences traumatiques qu’elles engendreront à la fin du siècle et jusqu’en 1713. On notera quand même au cours d’années souvent chaleureuses un millésime estival frais et pourri en 1675 qui frappa beaucoup Madame de Sévigné mais sans conséquence douloureuse pour l’économie. C’est surtout la fin du 17e siècle et un peu plus tard la fin du règne de Louis XIV qui replonge le royaume et même les pays environnants dans une série très douloureuse.

Les années 1687 à 1700 sont caractérisées par des hivers froids et surtout par des années pourries productrices de vendanges tardives. Les glaciers alpins marqueront le coup avec 7 années de retard, le temps de la réflexion, de l’accumulation des neiges et du défaut d’ablation.

Les années 1690 sont signalées par une hausse des prix du blé, consécutive à de mauvaises récoltes dues aux fraîcheurs excessives ci-dessus mentionnées. Elles se traduisent en France par la considérable famine de 1693-94 occasionnant 1,3  millions de morts supplémentaires, pour 19 millions d’habitants ; la faim et les épidémies, comme d’habitude ! Du coup la pensée réformatrice de Vauban, typique de la crise de la conscience européenne à cette époque, s’attache à demander des réformes fiscales en particulier aux dépens de la noblesse jusqu’alors privilégiée et exemptée plus ou moins du fardeau fiscal.

L’hiver de 1709, tarte à la crème des historiens du climat, est la dernière grande épreuve, au temps de Louis XIV vieillissant. Le coup le plus dur se situe en janvier avec -3,7° de moyenne mensuelle, des chutes thermiques à -10° et davantage par moment. La couverture de neige faible ou nulle ne permet pas de protéger les semis de céréales contre le gel. L’hiver de 1684 avait été aussi froid mais l’épaisseur de la couche de neige avait protégé les cultures. En 1709/1710 on dénombre dans le Royaume pour les raisons susdites 630 000 morts supplémentaires.

Lors de ces moments difficiles, la crise de subsistance fait sentir ses effets jusqu’à interférer avec la plus haute culture intellectuelle de l’époque. Déjà Shakespeare antérieurement avait fait de même : dans le Songe d’une nuit d’été et dans Coriolan, ce dernier avait été militant lors des crises de subsistance sous la République romaine. En 1699 dans son Télémaque, l’Archevêque Fénelon propose des solutions socialistes et utopiques, comme remèdes implicites à la crise.

LE RECHAUFFEMENT CONTEMPORAIN

Si on considère le réchauffement contemporain, il sous-tend, outre le hasard causal, lui aussi, telle ou telle agression brûlante comme en 1947, 1976, 1983 ou 2003, etc. Ce réchauffement est à l’origine entre autres du désastre des glaciers alpins lesquels n’ont cessé de reculer, en perdant constamment de leur épaisseur, sans interruption de 1935 à nos jours. Le même réchauffement a pu produire certains effets agricoles utiles, en améliorant quelque peu les rendements du blé et la qualité du vin « Vive les bonnes bouteilles…. ».

Mais à la longue les conséquences négatives du phénomène réchauffant pourraient se faire sentir, y compris côtés productions végétale et animale.

Faut-il vraiment croire qu’on va gagner entre 2 et 4 degrés voire cinq d’ici la fin de notre siècle. Exagération ? Peut-être. Néanmoins une telle perspective, soutenue par l’ensemble des spécialistes au titre du GIEC, à peu d’exceptions près, n’est pas particulièrement réjouissante.

Quoi qu’il en soit, nos concitoyens d’Europe, à tout le moins Français, font preuve à cet égard d’un certain dédoublement de la personnalité. D’une part dans leur majorité, ils adhèrent ne serait-ce que superficiellement aux thèses du GIEC et à la notion d’un réchauffement mondial, contemporain. Mais cela ne les empêche pas, pour nombre d’entre eux, d’utiliser à haute fréquence leurs voitures et de prendre l’avion à maintes reprises. D’une façon générale ils participent sans trop de complexes à l’émission globale des gaz à effet de serre, CO2 et autres.

On pourrait évoquer aussi la Chine et l’Inde et tutti quanti, dont les émissions de CO2 au cours des prochaines générations vont avoir quelque chose de torrentiel. On ne saurait reprocher à ces pays de vouloir à tout prix sortir de l’état de relatif sous-développement dans lequel ils furent plongés lors de la première moitié du 20e siècle. Mais le prix à payer, globalement parlant, sera très lourd à longue échéance.

Les États- Unis, à ce point de vue, sont peut-être plus responsables que les 2 milliards ou davantage de citoyens sino-indiens. Mais on n’en finirait pas sur ce point d’évoquer les questions de responsabilité voire de culpabilité si tant est qu’elles existent. J’ai simplement voulu faire un travail d’historien plutôt que de me lancer sur le terrain de la futurologie, même si celle-ci, à bien des égards, hante nécessairement chacun d’entre nous jusque et y compris au titre d’une certaine survie de notre civilisation, à tout le moins de notre environnement.

On peut toujours commenter l’avenir climatique, proche ou lointain, du 21e siècle, mais sauf imprévu le temps ne s'arrêtera pas le 1er janvier 2100 à 0h. Faut-il penser que l'actuel réchauffement concernera encore et toujours le 22e siècle? Après tout c'est bien possible. Nous laisserons à d'autres personnes plus compétentes le soin de réfléchir à ces perspectives, pas tellement lointaines en fin de compte.

Cet article est extrait de la Revue de l'Académie d'agriculture n°6 parue en Mai 2015. Pour consulter la revue: cliquer ici.

Emmanuel Le Roy Ladurie - AAF