« Aujourd'hui, le vrai problème, c'est de commercialiser sa production », admet Guillaume P, directeur technique d'un négociant de la place bordelaise interrogé au sujet de l'éventuelle disparition des droits de plantation...Une inquiétude que les viticulteurs en appellations Bordeaux ou Bordeaux supérieurs partagent également : « La véritable et première incertitude porte sur la situation économique, admet Philippe Archambaud, animateur pour les stages à l'installation au Cfppa de Bordeaux-Blanquefort. Les viticulteurs, ceux travaillant avec le négoce ou en cave coopérative, sont en effet plus inquiets de leur situation économique et commerciale que des droits de plantation ». Conséquence : le prix du foncier a lui aussi chuté ces dernières années, avec un grand nombre de vignes qui peinent à se vendre malgré des prix attractifs. Ainsi par exemple, dans le Sauternais, particulièrement touché par la crise, un nombre important de propriétés à la vente ne trouvent pas d'acquéreur, ni même d'exploitant en fermage. En Aop Bordeaux et Premières Côtes de Bordeaux, il en est de même, à cause d'un nombre limité de candidats à la reprise. Concernant les installations, même tendance : « Il fût un temps, il y a à peine dix ans, où le nombre d'installations en Gironde était d'environ 200 par an, se souvient le formateur. On en est actuellement à une cinquantaine ! ».
« Une précarisation supplémentaire de leur exploitation »
L'introduction des nouveaux cahiers des charges plus contraignants sur les plantations pour ces aires d'appellations génériques n'ont pas arrangé les choses: les prix sont depuis marqués par une variabilité de plus en plus importante, en fonction de la qualité des terroirs et de l'adéquation du vignoble avec ces nouveaux cahiers des charges. « Ils impactent directement la valeur patrimoniale de certaines exploitations », confirme Philippe Archambaud. Leur non-respect impliquant des déclassements et une perte de valeurs des parcelles non conformes, « revenant dans l'esprit de nombreux viticulteurs à une précarisation supplémentaire de leur exploitation ». « Aujourd'hui, l'incertitude est double, résume Jean Renaud, viticulteur à Roquebrune (33). De par les nouvelles contraintes mises en place par l'Odg, mais aussi de par l'éventuelle disparition des droits de plantation ».
Cette « précarisation » concerne de façon plus prononcée les « cinquantenaires », ces générations de viticulteurs approchant l'âge de la retraite, qui n'arrivent pas à vendre leurs vignes et qui voient la valeur de leur patrimoine s'effondrer : « Ils sont dans un grand désarroi. Ils comptaient sur la vente de leur capital foncier pour leur assurer leur retraite... », témoigne Philippe Archambaud. Une éventuelle disparition des droits de plantation ne devrait donc pas arranger leurs affaires. Pour les plus jeunes générations qui souhaitent investir, pas facile donc, en ce moment, d'y voir clair : « Les viticulteurs manquent de visibilité en l'avenir pour pouvoir capitaliser et conduire leur entreprise, résume l'animateur. Or un bon capitaliste aime bien savoir ce qui va se passer ! ». Face à tous ces problèmes, le sujet des droits de plantation passe donc au second plan.
« Des achats de vigne qui se font à 35.000, voire plus de 40.000€/ha »
Autre exemple en Cognac, où la conjoncture est florissante : la perspective de disparition des droits ne semble pas empêcher ou ralentir les achats de vigne, même si elle génère un sentiment d'inquiétude chez certains. « Très peu en parlent, remarque Eric Silvestre, conseiller viticole au Cer 17. On voit le prix des vignes qui augmentent, des achats de vigne qui se font à 35.000, voire plus de 40.000€/ha. Quand on leur évoque le sujet et le risque, ils reconnaissent qu'il y en a un, mais la réalité du marché fait qu'aujourd'hui, le viticulteur achète une vigne en prenant en compte la valeur d'un droit de plantation ». Le coût d'achat d'une terre et d'une plantation revenant à environ 17.000€ - 5.000 € pour la tere et 12.000 € pour la plantation - signifie que le droit vaut autant. « Mais tout le monde est prêt à le payer !», poursuit le conseiller.
Yann P, jeune viticulteur installé récemment, a dû acheter 9 hectares de vignes en crû « petite champagne », à 30.000€/ha. « A ce prix là, s'il y a une libéralisation des droits, mes vignes ne vaudront plus rien !, reconnaît-il. Mais j'ai 30 ans, j'avais ce projet personnel qui me tenait à cœur, de poursuivre l'exploitation familiale. Et de toutes façons, si je ne les avais pas acheté, quelqu'un d'autre l'aurait fait à ma place, je n'avais pas le choix ! ». Et une fois de plus, la réalité économique semble prendre le pas sur le sujet des droits de plantation : « La préoccupation première de la plupart de mes amis viticulteurs qui ont des grosses structures et de moi-même, reconnaît le viticulteur, est de savoir à quel prix on va nous prendre nos eaux de vie, et que nos entreprises se portent bien : les droits de plantations ne sont actuellement pas notre souci ».
TNC